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Le departement des sciences medicales de la Tulane University se trouvait dans un gratte-ciel gris banal qui n’aurait pas detonne dans le quartier de Wall Street, a Manhattan. Pendergast sortit de l’ascenseur au trentieme etage, prit la direction de l’Institut de sante des femmes, s’arreta devant le bureau de Miriam Kendall et toqua discretement.
— Entrez, l’invita une voix franche.
Pendergast poussa la porte et decouvrit le petit bureau auquel il pouvait s’attendre ; deux bibliotheques metalliques debordant de manuels et de publications universitaires, des piles de copies d’examen entassees sur une table derriere laquelle se tenait assise une femme d’une soixantaine d’annees. Elle se leva en decouvrant le visage de son visiteur.
— Monsieur Pendergast, l’accueillit-elle en serrant du bout des doigts la main qu’il lui tendait.
— Appelez-moi Aloysius, fit-il. Je vous remercie d’accepter de me recevoir.
— C’est tout naturel. Asseyez-vous, je vous en prie.
Elle reprit place derriere son bureau et l’observa d’un regard detache, presque clinique.
— Vous n’avez pas pris une ride.
Il n’en etait pas de meme de Miriam Kendall. Aureolee par la lumiere du matin qui penetrait dans la piece a travers des fenetres etroites, elle avait beaucoup vieilli depuis l’epoque ou elle partageait un bureau avec Helene Esterhazy Pendergast. Elle conservait en revanche le meme detachement et la meme froideur.
— Il ne faut jamais croire les apparences, repondit Pendergast, mais je vous remercie. Depuis combien de temps enseignez-vous a Tulane ?
— Neuf ans, dit-elle en posant les coudes sur son bureau, les mains en pointe. Aloysius, j’avoue etre surprise que vous n’ayez pas cherche a rencontrer directement l’ancien patron d’Helene, Morris Blackletter.
Pendergast hocha la tete.
— A dire vrai, j’ai tente de le joindre. Vous le savez sans doute, il a pris sa retraite. Apres avoir quitte Medecins Voyageurs, il a travaille pour plusieurs groupes pharmaceutiques en qualite de consultant et se repose actuellement en Angleterre. Il restera absent quelques jours encore.
Elle acquiesca.
— Vous avez vu les gens de Medecins Voyageurs ?
— Je me suis rendu dans leurs locaux ce matin meme. Il y regnait une pagaille indescriptible, du fait de la situation en Azerbaidjan.
— Ah, oui. Le tremblement de terre. Une catastrophe de grande ampleur, j’en ai bien peur.
— Toutes les personnes que j’ai pu croiser la-bas avaient moins de trente ans, et les rares qui ont trouve le temps de repondre a mes questions n’avaient garde aucun souvenir de ma femme.
Kendall hocha a nouveau la tete.
— Il est temps de laisser la nouvelle generation prendre le relais. C’est l’une des raisons qui m’ont poussee a quitter MV pour enseigner la medecine des femmes.
Le telephone se mit a sonner, mais Kendall poursuivit comme si de rien n’etait.
— Quoi qu’il en soit, Aloysius, je serais ravie d’evoquer avec vous les souvenirs que j’ai pu conserver d’Helene, meme si j’avoue etre curieuse de savoir pourquoi vous vous y prenez maintenant, apres toutes ces annees.
— Je comprends votre etonnement. En verite, j’ai decide d’ecrire un hommage en memoire de ma femme. J’aurais aime evoquer sa vie, meme si elle a ete trop courte. Son travail au sein de MV a ete son premier et dernier poste apres l’obtention de son master en biologie pharmaceutique.
— J’ai toujours cru qu’elle avait suivi des etudes d’epidemiologie.
— Il s’agissait de sa seconde specialite.
Pendergast marqua un leger temps d’arret avant de reprendre.
— Je me suis apercu que je connaissais finalement assez mal la nature de son travail avec MV et j’aurais souhaite combler cette lacune.
Le visage de Kendall donna l’impression de s’adoucir un peu.
— Helene etait une femme remarquable.
— Cela vous ennuierait de m’expliquer sa fonction exacte au sein de MV ? Je vous saurai gre de m’epargner les compliments inutiles. Ma femme avait ses defauts, et seule la verite m’interesse.
Kendall scruta longuement le visage de son visiteur, puis elle posa un regard songeur sur le mur qui se trouvait derriere lui, perdue dans la contemplation du passe.
— Nous avons travaille ensemble sur divers programmes de nutrition et d’hygiene publique dans le tiers-monde. Il s’agissait d’aider les populations a mieux prendre en main leur sante en ameliorant leur hygiene de vie. Chaque fois que survenait une catastrophe, a l’image de celle que nous connaissons actuellement en Azerbaidjan, l’organisation mobilisait des equipes de medecins et de travailleurs sanitaires qu’elle envoyait dans les zones concernees.
— Jusque-la, je vous suis.
— Helene…
Elle eut une hesitation.
— Helene ? repeta Pendergast dans un murmure.
— Helene s’est montree d’une grande efficacite, et ce des le debut, mais j’ai toujours pense qu’elle etait davantage attiree par l’aventure que par les missions elles-memes. On aurait dit qu’elle acceptait de passer des mois dans un bureau uniquement pour avoir l’occasion de se retrouver un jour dans l’epicentre d’un sinistre.
Pendergast acquiesca.
— Je me souviens…
Elle s’arreta a nouveau.
— Vous ne prenez pas de notes ? s’inquieta-t-elle.
— J’ai une excellente memoire, madame Kendall. Poursuivez, je vous en prie.
— Je me souviens d’un jour ou notre groupe s’est retrouve face a une foule agitant des machettes, au Rwanda. Ils etaient une bonne cinquantaine et la moitie d’entre eux etaient souls. Sans crier gare, Helene a sorti un Derringer a deux coups grace auquel elle a desarme tous nos assaillants. Elle leur a intime l’ordre de se debarrasser de leurs machettes et de deguerpir, et ils ont obtempere ! Vous a-t-elle jamais parle de cet incident ?
— J’avoue que non.
— Et je peux vous dire qu’elle savait se servir de son Derringer. Si je ne me trompe, elle avait appris a tirer en Afrique.
— C’est exact.
— J’ai trouve cette passion un peu bizarre.
— Quoi donc ?
— Ce gout des armes a feu. C’est curieux, pour quelqu’un qui s’interesse a la biologie. Cela dit, chacun gere son stress comme il le peut. Sur le terrain, face a la mort, la barbarie et la sauvagerie, la tension est souvent insoutenable.
Elle secoua a nouveau la tete, emportee par ses souvenirs.
— J’avais espere pouvoir consulter son dossier chez MV, mais cela n’a pas ete possible.
— Vous avez vu l’endroit. Comme vous vous en doutez, ce ne sont pas les champions de la paperasserie, encore moins de l’archivage. D’ailleurs, le dossier d’Helene ne serait pas tres epais.
— Pourquoi donc ?
— Parce qu’elle travaillait seulement a temps partiel.
— Vous voulez dire… qu’elle ne travaillait pas a plein temps ?
— L’expression << temps partiel >> traduit mal la realite. Le plus, souvent, elle effectuait bien ses quarante heures, et meme beaucoup plus sur le terrain, mais elle s’absentait regulierement. Parfois plusieurs jours d’affilee. J’ai toujours cru qu’elle avait un autre job, ou alors qu’elle travaillait sur un projet quelconque, jusqu’a ce que vous me disiez qu’elle n’avait jamais eu d’autre employeur.
Kendall haussa les epaules.
— Je puis vous confirmer qu’elle n’en avait pas d’autre.
Pendergast conserva quelques instants le silence avant de reprendre.
— D’autres souvenirs d’ordre plus personnel, peut-etre ?
Kendall hesita.
— Helene etait quelqu’un de tres secret. J’ai appris l’existence de son frere le jour ou il est passe la voir au bureau. Un tres beau garcon, d’ailleurs, qui effectuait des etudes de medecine, si je me souviens bien.
Pendergast hocha la tete.
— Judson.
— Il faut croire que le gene de la medecine courait dans la famille.
— En effet. Le pere d’Helene etait medecin.
— Ca ne me surprend pas.
— Vous a-t-elle jamais parle d’Audubon ?
— Le peintre ? Non, mais c’est drole que vous me parliez de lui.
— Pour quelle raison ?
— Parce que ca m’a fait repenser a la seule fois ou j’ai vu Helene prise de court.
Pendergast se pencha imperceptiblement vers son interlocutrice.
— Nous etions a Sumatra, a la suite d’un tsunami, et les degats etaient considerables.
Pendergast approuva.
— Je me souviens de cette mission. Nous etions jeunes maries a l’epoque.
— Il regnait la-bas le chaos le plus total et les equipes de MV depechees sur place travaillaient d’arrache-pied. Un soir, en rentrant dans la tente que je partageais avec Helene, je l’ai trouvee toute seule sur un siege de camping. Elle dormait, avec sur les genoux un livre ouvert sur une reproduction d’oiseau. Ne voulant pas troubler son sommeil, je lui ai enleve doucement l’ouvrage des mains. Le mouvement l’a reveillee en sursaut et elle s’est agrippee au livre, visiblement tres enervee. Elle s’est tout de suite reprise et s’est mise a rire de l’incident en me disant que je l’avais effrayee.
— De quelle sorte d’oiseau s’agissait-il ?
— Un petit specimen, tres colore, avec un nom bizarre…
Elle s’arreta, essayant de fouiller dans sa memoire.
— Je me rappelle que c’etait un oiseau associe a un Etat americain.
Pendergast tenta de deviner.
— Un rale de Virginie ?
— Non, je m’en souviendrais.
— Un tohi de Californie.
— Non, un oiseau vert et jaune.
Les sourcils fronces, Pendergast prit le temps de reflechir.
— Une conure de Caroline ? demanda-t-il apres un long silence.
— C’est ca ! Je savais que ce n’etait pas un oiseau ordinaire. Je lui ai dit a l’epoque que j’ignorais la presence de perroquets aux Etats-Unis, mais elle a balaye ma remarque d’un geste de la main et nous avons change de sujet de conversation.
— Je vois. Laissez-moi vous remercier, madame Kendall, conclut Pendergast en se levant apres un court silence.
— Le jour ou vous publierez cet hommage, pensez a m’en envoyer un exemplaire. J’etais tres attachee a Helene.
Pendergast lui repondit par une courbette.
— Je n’y manquerai pas, dit-il avant de quitter la piece. Quelques minutes plus tard, il regagnait la rue, la tete des milliers de kilometres de la.